Une page du Coran bleu

Ce feuillet de Coran, présenté dans la vente des 27 & 28 octobre, est sans aucun doute une parfaite expression de l’art majeur qu’est la calligraphie dans la culture islamique.

Le Coran y a une position centrale puisqu’il est la matérialisation de la Parole Divine révélée au Prophète Mohammed par l’Archange Gabriel. Codifié sur l’ordre du troisième Calife Uthman (644-658), il devient le fondement de la nouvelle religion, définit l’attitude religieuse et établit le comportement social, devenant ainsi une source du droit islamique. La « vulgate » ainsi constituée, il devient le texte le plus copié dans tout le monde islamique et la source d’une tradition manuscrite d’une richesse exceptionnelle.

Ce Coran bleu est de toute évidence l’un des plus luxueux Corans de l’histoire du livre manuscrit islamique à l’époque médiévale. La couleur or conjuguée au bleu lui confère un merveilleux caractère esthétique auquel s’ajoute une valeur ésotérique. « Il symbolise en quelque sorte la matérialisation de la lumière de l’esprit divin sur l’espace infini des cieux ».

La technique de coloration des supports des manuscrits, en bleu, rose, violet ou safran, est rare et uniquement présente au début de l’Islam ; elle serait de tradition royale, remonterait aux époques romaine et byzantine et aurait été utilisée pour concurrencer et surpasser les rivaux.

D’’après l’inventaire médiéval de la bibliothèque de la Grande Mosquée de Kairouan (1293), ce Coran bleu comptait à l’origine sept volumes, et sa description correspond aux différentes caractéristiques de notre feuillet, à savoir chrysographie, parchemin bleu, enluminures en argent, format oblong et texte en coufique de 15 lignes par page mesurant environ 30 x 40 cm.

Chacun des feuillets allie l’esthétique et la technique. L’or est utilisé sous forme de poudre : posé sur un support à base de colle, il est ensuite poli par brunissage puis cerné d’un trait noir.

Le format oblong correspond à l’adéquation entre une surface - plus longue que haute - avec l’écriture coufique - angulaire et définie par de courts traits verticaux et de longues horizontales-.

Malgré la présence du Coran bleu à Kairouan au XIIIe siècle, les spécialistes s’interrogent toujours sur sa provenance. Beaucoup y reconnaissent une production issue d’ateliers situés dans l’Occident musulman du Xe siècle : la Tunisie fatimide, la Cordoue des Omeyyades d’Espagne ou plus récemment la Sicile fatimide ; d’autres s’orienteraient vers le Proche-Orient dans la première moitié du IXe siècle, ceci en raison de certains détails archaïques et par comparaison avec d’autres manuscrits du Proche-Orient.

Actuellement, une grande partie de ce manuscrit est toujours conservée à Tunis. Dès le début du XXe siècle, nombre de feuillets se sont trouvés une place dans des bibliothèques ou collections publiques : américaine (Boston), irlandaise (Dublin), française (Paris), et dans des collections privées (Sadruddin Aga Khan, Nasser D. Khalili ou Rifaat Sheikh El Ard).

Depuis 1976, on voit proposer des pages de ce Coran sur le marché, surtout en Angleterre (Sotheby’s), deux ayant également été présentées en 1997 à Paris (Tajan).

Ce feuillet reflète un des sommets de la production calligraphique qui a évolué au cours des siècles, à travers le monde musulman, d’Espagne en Inde ; on y a vu émerger six styles d’écriture cursive, définis dès le Xe siècle sous le nom d’ « al-qalâm al-sittah /les six plumes » : le thulut, le naskhi, le muhaqqaq, le tawqi, le rayhani et le riqa - les 4 premiers ayant été utilisés pour copier les Corans-. La Collection présentée les 27 & 28 octobre offre également quelques autres exemples correspondant à ces divers styles.

Légende de l’image
Sourate II, ’al Bakara, La Vache, v. 282 (dernière partie) en écriture coufique en caractères dorés sur parchemin.
Proche-Orient, IXe siècle.
Dim. page : 28,5 x 35 cm

Vente Pierre Bergé 27 oct 2006
Adjugé 48.000 €

« … Demandez le témoignage de deux témoins parmi vos hommes.
Si vous ne trouvez pas deux hommes,
choissiez un homme et deux femmes,
parmi ceux que vous agréez comme témoins.
Si l’une des deux femmes se trompe,
l’autre lui rappellera ce qu’elle aura oublié.
Que les témoins ne se dérobent pas
lorsqu’ils sont appelés à témoigner.
N’hésitez pas à écrire cette dette, petite ou grande, en fixant son échéance.
Voila ce qui est plus juste devant Dieu,
ce qui donne plus de valeur au témoignage
et ce qui est le plus apte à vous ôter
toute espèce de doute,
à moins qu’il ne s’agisse d’un marché
que vous concluez immédiatement entre vous.
Il n’y a pas alors de faute à vous reprocher,
si vous ne l’inscrivez pas.
Appelez des témoins,
lorsque vous vous livrez à des transactions.
N’exercez de violence ni sur l’écrivain…
 »

D. Masson, Essai d’interprétation du CORAN inimitable, Paris, 1980, Sourate II, La Vache, partie du v. 282.

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